À propos de cet événement



Olivier Leplâtre (Lyon III, CEDFL-Gadges) : « La violence déchirante de l'hypotypose :  représentation de l'événement dans le théâtre de Racine »

18 mars 2011
Conférence du GEMCA
Université catholique de Louvain

De 16h15 à 18h15
Auditoire DOYE 22
Place des Doyens
1348 Louvain-la-Neuve


Argument

Il arrive toujours, dans une pièce de Racine, un moment où un personnage surgit en scène pour raconter un événement arrivé de l’extérieur et d’une violence sans équivalent : le suicide de Mithridate couvert de poussière et de sang et retournant son épée contre lui (Mithridate, V, 4) ; le trouble érotique d’Andromaque qui se remémore les « yeux étincelants » de Pyrrhus au milieu du carnage de ses frères et sous l’éclairage des « palais brûlants » (Andromaque, III, 8, v. 999-1000) ; la nuit d’horreur du songe d’Athalie voyant, à la place du corps de sa mère Jézabel, un « horrible mélange/D’os et de chairs meurtris, et traînés dans la fange », et que se disputent des « chiens dévorants » (Athalie, II, 5)… Ces événements, ces « spectacle[s] affreux » pour reprendre l’expression d’Ulysse dans Iphigénie, recèlent pour Racine un tel pouvoir d’impression, ils sont si traumatisants, si extraordinaires, parfois d’une intimité si transgressive qu’ils ne sauraient être directement vus sur la scène, exactement comme il est impossible, selon La Rochefoucauld, de tourner les yeux vers le soleil ou vers la mort.
 

Quand Racine débute sa carrière, la règle exige déjà depuis longtemps de ne plus exposer le sang sur la scène. En réaction à la folie de tout voir propre au théâtre baroque et en particulier à la tragédie d’inspiration sénéquiste, les doctes imposent aux dramaturges, par souci de bienséances, de ne jamais produire devant le spectateur les conséquences, les traces de la fureur ; et donc de ne jamais exhiber sur scène la chair de la mort : « Ce qu’on ne doit point voir qu’un récit nous l’expose », exige Boileau au Chant III de son Art poétique. Racine se saisit de cet impératif de vraisemblance morale, non pour participer au refoulement de la violence ou à sa mise en sourdine ; il s’approprie l’interdit comme un phénomène théâtral, il le théâtralise pour expérimenter au contraire jusqu’où la violence peut passer l’ordre de l’humain, et pour montrer que ne pas l’avoir sous les yeux permet d’exprimer sa « poussée inflammatoire » la plus vive, à la façon dont Antonin Artaud parle dans Le Théâtre et son double des « poussées inflammatoires d’images ».

Bibliographie indicative
Sur l’hypotypose racinienne
  • Barthes (Roland), « Le tenebroso racinien » dans Sur Racine, Paris, Seuil, « Points », 1979 [1960], pp. 26-28.
  • Combel (Valérie), « L’hypotypose chez Racine », dans XVIIe siècle, n°188, juillet-septembre 1995, pp. 495-503.
  • Declecq (Gilles), « À l’école de Quintilien : l’hypotypose dans les tragédies de Racine », dans Op. Cit. Revue de littératures françaises et comparées, novembre 1995, n°5,
    pp. 73-88.
  • Dumora-Mabille (Florence), « Entre clarté et illusion : l’enargeia au XVIIe siècle, dans Littératures classiques, n°28, automne 1996, pp. 75-94.
  • Sancier (Anne), « Le récit-vision dans la tirade classique », dans Les Genres insérés dans le théâtre, textes réunis par A. Sancier et P. Servet, Lyon, CEDIC, 1997, pp. 57-66.
  • Vuillemin (Jean-Claude), « Tonner contre la tyrannie du verbe : spectacles baroques et discours classiques ? », dans Etudes épistémè, n°9, printemps 2006, pp. 307-329.
Ouvrages de rhétorique
  • Fontanier (Pierre), Les Figures du discours, éd. G. Genette, Paris, Flammarion,
    « Champs Flammarion », 1968.
  • Lamy (Bernard), La Rhétorique ou l’art de parler, éd. Chr. Noille-Clauzade, Paris, Champion, « Sources classiques », 1998.
  • Pseudo-Longin, Du sublime, éd. J. Pigeaud, Paris, Petite Bibliothèque Rivages, 1991.
  • Quintilien, Institution oratoire, Livre VI. Consultable en ligne
Compléments théoriques
  • Bonnefoy (Yves), Le Lieu d’herbes, Paris, Galilée, 2010.
  • Buci-Glucksmann (Christine), La Folie du voir. De l’esthétique baroque, Paris, Galilée, 1986.
  • Deleuze (Gilles)-Guattari (Félix), Mille plateaux, Paris, Minuit, « Critique », 1980.
  • Didi-Huberman (Georges), Quand les images prennent position. L’œil de l’histoire, I, Paris, Minuit, 2009 ; et passim.
  • Marin (Louis), Des pouvoirs de l’image. Gloses, Paris, Seuil, 1998 ; et passim.
  • Staiger (Emil), Les Concepts fondamentaux de la poétique [1946], Bruxelles, Leeber-Hossmann, 1990.

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