Émergence du sujet moderne

« Fidèles Compagnes de Jésus » ? Identités, genres, sociétés en Europe à travers les congrégations féminines inspirées par des (ex-)jésuites entre Révolution et Restauration (1789-1850 ca.)


      En 1773 le bras de fer entre l’Église romaine et les cours européennes à propos de la Compagnie de Jésus se conclut avec la suppression de celle-ci. Jusqu’en 1814, des ex-jésuites s’engageront dans une pluralité d’initiatives ayant pour but la reconstitution de la Societas ignacienne. Poussées vers une remise en question radicale de leur institution, plusieurs d’entre eux n’hésitent pas à envisager des innovations importantes qui auraient pu favoriser une renaissance sur des bases nouvelles, de façon à pouvoir répondre au mieux aux besoins de la société contemporaine. C’est dans ce contexte que dans certaines régions de l’Europe, là où de tels projets démarrent, on retrouve à côté des institutions masculines leur équivalent féminin [1]. Les règles de ces institutions sont généralement inspirées par les Constitutions jésuites et écrites en collaboration avec des ex-jésuites [2]. La responsabilité de ces nouvelles congrégations est confiée à une femme (la fondatrice, souvent une femme charismatique aux dons mystiques) : elle assume le rôle de supérieure générale à vie et elle gouverne son institut selon le modèle centralisé jésuite [3]. Par de telles expériences, des femmes se confrontaient à un modèle au prestige reconnu, qui était en train de passer par un moment d’absolue faiblesse institutionnelle : la Compagnie de Jésus au temps de sa suppression. Quels furent les effets de cette faiblesse pour les nouvelles institutions féminines, pour les ex-jésuites et pour les relations entre les deux ? Quelle était la vision des rapports entre les sexes dans l’Église et dans la société qu’on peut reconstruire à partir de différents projets? Dans les bouleversantes décennies entre Révolution et Restauration, quels furent les espaces d’action et d’autonomie qui s’ouvrirent pour les hommes et pour les femmes concernés ? [4]

    Ces dernières années, des études importantes nous ont permis de nous rendre compte de l’importance des relectures apocalyptiques et prophétiques de certains événements  tels que la dissolution de la Compagnie ou la Révolution française : la société bourgeoise en train de s’affirmer était identifiée au règne de l’Antéchrist [5]. À celui-ci on aurait dû pouvoir opposer une nouvelle reconquête catholique fondée sur l’alliance entre l’Église, les classes populaires et les femmes [6]. Celles-ci auraient ainsi racheté la corruption métaphysique et historique de leur sexe. Ce type d’interprétation eut un grand succès dans les milieux jésuitiques et ex-jésuitiques, où des femmes étaient actives en tant que prophétesses et mystiques. Mais comment de pareilles croyances  à propos de l’Église et de la société se traduisirent-elles dans des expériences institutionnelles particulières pour les hommes et pour les femmes ? C’est sûr que, jusqu’à un certain moment, la revendication de nouveaux espaces sociaux et religieux par des femmes engagées dans le milieu éducatif marcha du même pas que celle d’un ordre qui venait d’être supprimé et qui cherchait de bases nouvelles pour se reconstituer. Jusqu’à quel moment les moyens et les objectifs mis en place coïncidèrent ? À partir de quel moment et pour quelles raisons les congrégations féminines concernées et la nouvelle Compagnie se retrouvèrent-elles sur des parcours différents ?

   Il est clair que les expériences féminines qui nous intéressent se configurent comme une évolution des congrégations féminines enseignantes du XVIIe siècle [7]. Elles se situent aussi dans le processus bien connu de féminisation du catholicisme post-révolutionnaire et de la Restauration [8]. Celui-ci trouva dans les congrégations à supérieure générale un instrument privilégié pour son affirmation [9]. Toutefois, une relecture globale des expériences particulières s’impose, dans le but de proposer une narration complexe, qui nous permette d’appréhender une société en mouvement, et non pas seulement l’une ou l’autre congrégation féminine.

Projet de recherche

    Ni les phénomènes de longue durée, ni les études sur des cas particuliers n’ont permis jusqu’ici de saisir les particularités d’un phénomène qui intéresse à la fois l’histoire de la Compagnie de Jésus et l’histoire des femmes. Ce projet de recherche se construit donc véritablement sur la ligne de frontière entre ces deux objets d’histoire, en proposant une enquête fondée sur le croisement systématique de compétences, méthodologies et sources propres aux deux domaines de la recherche. Par cette voie l’on arrivera à des expériences complexes qui ne s’épuisent ni dans l’histoire de la Compagnie ni dans celle des congrégations féminines. C’est véritablement la complexité de leur nature qui a permis leur succès dans l’Europe du début du XIXe siècle.

    Quelles étaient les besoins à la base des institutions mixtes voulues par des ex-jésuites ? Que nous disent-elles ces institutions par rapport à l’identité jésuite (ou ex-jésuite) et à l’identité féminine ? Ces identités, d’ailleurs, ne restent pas des concepts abstraits et spiritualisés, mais ils se traduisent dans des relations concrètes avec la société, l’Église, les gouvernements européens. Pour cette raison ils sont destinés à de changements rapides entre Révolution, période napoléonienne et Restauration.

    On connaît bien les nouveautés qui, dans ces dernières années, ont changé la compréhension de l’histoire de l’ancienne Compagnie [10], et notamment, l’image d’une Compagnie aux identités multiples, construites dans de contextes religieux et politiques fort différents. Aussi pour la période entre Révolution et Restauration, il s’agira d’identifier et de mettre en valeur les spécificités des institutions masculines et féminines concernées en utilisant des sources qui permettront de saisir des représentations et des autoreprésentations différentes : écrits de spiritualité et hagiographiques, ainsi que les sources normatives (effort fondateur de l’autoreprésentation collective de toute institution). Les sources normatives permettront aussi de se rendre compte de la configuration juridique de ces groupes par rapport aux pouvoir politiques et religieux, au niveau national et international. Une aide importante viendra de la documentation ressemblée dans les Positiones construites en vue des procès de canonisation – réussis ou pas – qui ont intéressé la plupart de ces fondatrices : la documentation qui s’y retrouve est riche et inexploité. Quels furent les rapports entre la papauté romaine aux prétentions universelles et des congrégations qui se développèrent dans des contextes forts différents tels que la France, l’Angleterre, la Belgique ou l’Italie ? Quelles furent les bases économiques qui permirent aux institutions féminines engagées dans l’éducation de se développer ?

    Tout au long de la recherche, il s’agira d’articuler l’étude rigoureuse des dossiers particuliers avec les questions majeures de l’époque que l’on vient d’évoquer. Le plan de travail a été conçu selon cette priorité méthodologique.

Agenda

2012. Les sources.
  • 25 Mai 2012, Des dossiers de sources, des histoires de femmes, Table ronde internationale, Rome, Ecole française. Organisée par S. Mostaccio dans le cadre de deux jours de table ronde (CARE-EHESS, Univ. Grégorienne, EFR) sur Ancienne et Nouvelle Compagnie de Jésus (25-26 Mai).
2013. Entre sources et historiographie.
  • Mai-Juin 2013, UCL, Atelier international, Identités partagées, identités disputées. Le modèle ignacien dans les congrégations des hommes et des femmes après 1773 entre Eglise et société. Les interventions sur des cas d’étude seront rassemblées à l’avance pour être discutées par des chercheurs d’excellence en relation aux questions majeures de l’époque.

Notes

[1] Quelques exemples. En 1790 Pierre Joseph Picot de Clorivière, ex-jésuite, fonda à Paris deux Sociétés : la Societé du Coeur de Jésus (hommes) et la société des Filles du Coeur de Marie (femmes; confiée à Adelaïde Adélaïde Champion de Cicé). En 1794, en Belgique, les pères  De Tournely et De Broglie créèrent la Societé du Sacré-Coeur de Jésus,  qui collaborera avec Léopoldine Naudet et ses  Bien-Aimées de Jésus (France, Belgique, Italie), ainsi que avec la Societé du Sacré-Coeur de Sophie Barat. Léopoldine Naudet collaborera aussi avec Niccolo’ Paccanari et ses Padri della Fede, qui adaptèrent le modèle jésuite à l’époque napoléonienne. Julie Billiart et Françoise Blin De Bourdon, avec le père Joseph-Désiré Varin, fondèrent la congrégation de  Notre-Dame à Amiens (1796) et après à Namur (1803).

[2] Veron. Beatificationis et canonisationis servae Dei Leopoldinae Naudet fundatricis congregationis Sororum a Sacra familia Veronae (1773-1834) positio super vita, virtutibus et fama sanctitatis. 2 vol. Romae 1996. Une véritable mine  de sources inédites à étudier. 
E. Fontana Castelli, Profezie apocalittiche e identità gesuitica. Niccolo’ Paccanari e i Padri della Fede nella Roma di fine Settecento, in « Dimensioni e problemi della ricerca storica », 1 (2003), pp. 111-129 ; Ead., La Compagnia di Gesù sotto altro nome : Niccolo’ Paccanari e la Compagnia della Fede di Gesù (1797-1814), Roma 2007.

[3] G. Rocca, Le difficoltà delle origini. Le Figlie del Sacro Cuore di Gesù tra sorelle della Sacra Famiglia, Orsoline non claustrali, Figlie della Carità Canossiane, suore di san Giuseppe, Dame del Sacro Cuore e “Proprio Spirito”, «Claretianum» 44 (2004), pp. 155-250, ainsi que Id., Le nuove fondazioni religiose femminili in Italia dal 1800 al 1860, in Problemi di Storia della chiesa dalla restaurazione all'Unità d'Italia (Atti del VI Convegno di aggiornamento, Pescara, 6-10 settembre), Napoli, Ed. Dehoniane, 1985, pp. 108-192. Pour Sophie Barat: P. Kilroy, Madeleine Sophie Barat, 1779-1865 : A Life, New-York and Mahwah, New Jersey, 2000.

[4] Religieux et religieuses pendant la Révolution (1770-1820), (Actes du Colloque de la Faculté de Théologie de l’Université Catholique de Lyon, 15-17 septembre 1992), sous la direction d’Yves Krumenacker, Lyon , Profac, 1995.

[5] M. Caffiero, Un santo per le donne. B.G. Labre e la femminilizzazione del cattolicesimo tra Settecento e Ottocento, «Memoria» 30/3 (1990), pp. 89-106.

[6] D.  Menozzi,  Sacro Cuore. Un culto tra devozione interiore e restaurazione cristiana della società, Roma, Viella, 2001.

[7] E. Rapley, The Devotes. Women and Church in Seventeenth-century France, Montreal etc., McGill-Queen's University Press, 1993; Ead.,  A Social History of the Cloister. Daily Life in the teaching Monasteries of the Old Regime, Montreal etc., McGill-Queen’s University, 2001.
L. Lux Sterritt,  Redefining Female Religious Life. French Ursulines and English Ladies in Seventeenth-century Catholicism, Aldershot, Ashgate, 2005.

[8] M. Caffiero,  Dall’esplosione mistica tardo-barocca all’apostolato sociale, in Donne e fede. Santità e vita religiosa in Italia. Ed. Par G. Zarri et L. Scaraffia, Roma-Bari, Laterza, 2009,  pp. 327-373; Ead., Femminile/popolare. La femminilizzazione religiosa nel Settecento tra nuove congregazioni e nuove devozioni, «Dimensioni e problemi della ricerca storica» 7/2 (1994), pp. 235-245.

[9] C. Langlois, Le catholicisme au féminin. Les congrégations françaises à supérieure générale au XIXe siècle, Paris, Cerf, 1984.

[10] P.-A. Fabre et A. Romano, Présentation/Introduction, in  Les jésuites dans le monde moderne. Nouvelles approches, “Revue de Synthèse”, 120, 2-3 (1999), pp. 247-260; Identità religiose e identità nazionali in età moderna. A cura di M. Caffiero, F. Motta, S. Pavone, in “Dimensioni e problemi della ricerca storica”, 1 (2005), pp. 7-93


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